Les premiers chrétiens de Saint-Bertrand buvaient du vin... de Gaza ! Consommation de vin et distinction sociale à Convenae
Produites en Palestine, précisément dans la région de Gaza, des amphores découvertes à Saint-Bertrand-de-Comminges témoignent de la consommation ostentatoire d’un vin de prestige par les élites civiles et chrétiennes d’une cité en pleine mutation.
Il y avait une si grande quantité de blé et de vin que s’ils étaient défendus avec vigueur, ils auraient pu tenir pendant un grand nombre d’années sans manquer de vivres.
Dans l’Histoire des Francs, l’évêque Grégoire de Tours relate le siège subi en 585 par Gondovald – prince franc de Constantinople en lutte pour la succession de Childeric. Réfugié derrière les remparts de la ville haute de Convenae – actuelle Saint-Bertrand-de-Comminges, il aurait été trahi, livré et exécuté après l'échec de son usurpation. Au-delà du récit de guerre, de ses poncifs et de ses exagérations, ce court passage rapporte (ou fantasme) les réserves de céréales et de vin des assiégés.
Quelque fut la réalité de ces réserves, il demeure néanmoins que vin et blé figuraient parmi les denrées essentielles de l’alimentation locale. S’il est plus que probable que le blé ait été cultivé dans la région, la production de vin l’est beaucoup moins. Alors, de quel vin s’agissait-il ? À qui était-il destiné ? D’où venait-il et qui l’a produit ? Grâce à l’étude des vestiges archéologiques découverts à Saint-Bertrand de Comminges, il possible d’apporter des éléments de réponse à ces questions.
Les différentes fouilles, en particulier celles du temple du Forum, du rempart de la ville haute, de la basilique paléochrétienne du Plan et – plus récemment – de la nécropole de Saint-Just à Valcabrère, ont livré d’importantes quantités de céramiques dont de nombreux fragments d’amphores. Parmi toutes ces amphores, complètes ou fragmentaires, une, plus marginale, retient l’attention : « l’amphore de Gaza » ou Late Roman Amphora 4 (LRA 4).
Produites en Palestine, précisément dans la région de Gaza, elles témoignent de la consommation ostentatoire d’un vin de prestige par les élites civiles et chrétiennes d’une cité en pleine mutation. En effet, l’étude du contenu et des lieux de production révèle non seulement les goûts et les pratiques de consommation locale, mais aussi le statut socio-économique des consommateurs.
La mort en amphore
À Saint-Just et au pied des remparts de la ville haute, deux de ces amphores, produites entre de la seconde moitié du IVesiècle à la fin du Ve siècle, ont été utilisées comme réceptacles funéraires pour des nourrissons.
L’amphore de Gaza découverte en 2024 au Sud-Est du mausolée K, à Saint-Just, accueille le corps d’un très jeune individu, décédé entre le 5ème et la fin du 7ème mois de grossesse.
La présence du corps des tout petits dans ces contenants permet aux archéoanthropologues d'essayer d'identifier et d'étudier des choix funéraires des communautés concernées. Réussir à estimer un âge au décès le plus précisément possible, est un enjeu premier de la compréhension de ces pratiques spécifiques. Lorsque c'est possible, les anthropologues utilisent ainsi des méthodes d'estimation de l'âge qui s'appuient sur la taille, et le développement osseux ou dentaire.
Signe des temps nouveaux, à Saint-Just, la nécropole du IVe siècle accueille un certain nombre de sépultures en amphores, en lisière des mausolées, parfois dans un secteur réservé. Il apparaît que ces tout-petits sont désormais intégrés dans la mémoire familiale alors qu'ils en étaient, jusque-là et la plupart du temps, écartés.
Toutefois, si le destin de ces très jeunes enfants attire légitimement l’attention, il n’occulte pas la trajectoire longue et complexe de l’amphore elle-même, dont la préservation et la réutilisation comme contenant funéraire ne constitue que l’ultime étape.
Outre les deux amphores complètes de Saint-Just et du rempart, quatre autres fragments d’amphores orientales ont pu être identifiés à Saint-Bertrand : un au temple, sur le Forum, vient de la région de Gaza et peut être daté du Ve siècle, tandis que trois fragments, à Saint-Just, sont également issus de productions levantines. Leur importation à Convenae s’échelonne au plus tôt entre la seconde moitié du IVe et la fin du Ve siècle.
Ces amphores, de faible volume, transportaient un vin très prisé par les élites du monde méditerranéen. Si des amphores de Gaza étaient utilisées comme réceptacle funéraire pour les tout-petits, certaines ont aussi servi comme matériau de construction dans les voûtes des mausolées de la nécropole. La présence de mortier sur la surface externe d’un fragment de Saint-Just et la découverte d’amphores lusitaniennes complètes intégrées dans des blocs maçonnés issus du comblement du mausolée K permettent de supposer cet usage.
Quand l’Orient s’invite à table
Dès le Haut-Empire, la ville est approvisionnée en amphores et ce, jusqu’au Ve siècle. Durant les premiers siècles de n.è., les productions sont extrêmement variées. Les amphores arrivent d’Italie, de Tarraconnaise, de Bétique mais aussi des îles de Crête, de Lipari, peut-être même de Rhodes en Grande Grèce. Leur contenu ne varie que très peu, il s’agit presque exclusivement de vin. À partir du IIIe siècle, les régions d’importations et les contenus changent. Les amphores sont dès lors massivement importées de la Péninsule Ibérique (Lusitanie et Bétique) et d’Afrique du Nord (surtout de la Tunisie actuelle). Elles transportent en majorité des sauces de poissons, plus rarement du vin et ponctuellement de l’huile.
En regard de ces importations majoritairement occidentales, la présence de vin levantin à Convenae n’est donc pas anodine.
Entre le IVe et le VIe siècle, tandis que la Gaule reste largement en périphérie de la production de grands crus, le vin de Gaza participe du raffinement d’une culture vinicole romaine, attestée dès la période Républicaine, et désormais en partie dominée par le prestige des productions orientales. Au cœur d’une région viticole de la province de Palaestina Prima, exportatrice d’encens, Gaza est alors une ville multiconfessionnelle, nourrie par les flux de pèlerins et haut lieu du premier monachisme chrétien.
Depuis Gaza, le vinum gazetum, vin blanc raffiné produit dans le Néguev, parcourt toute la Méditerranée et au-delà, jusqu’aux confins de l’Atlantique, comme en témoignent aujourd’hui les amphores découvertes sur la presqu’île de Tintagel, en Grande-Bretagne. Les amphores de Gaza intègrent en effet un commerce de produits de luxe – dominé par l’activité des marchands Grecs, Syriens ou Juifs – et cheminent avec l’ivoire, les pierres précieuses, les parfums, les soieries et les épices.
Le prestige associé à ce vin est ainsi à l’origine d’un motif littéraire récurrent chez les auteurs romains, à commencer par Grégoire de Tours. Le vin de Gaza apparaît sous la plume de l’évêque comme un vin d’exception réservé à la consommation des élites civiles comme religieuses. Particulièrement apprécié dans la liturgie chrétienne, il semble devoir sa réputation tant à ses qualités gustatives – vantées par les pèlerins revenus de Terre-Sainte – qu’aux indissociables vertus curatives qu’on lui prête.
Omniprésent en basse vallée du Rhône mais aussi chez les élites urbaines de Gaule septentrionale, il est également très présent dans le sud-ouest et sur l’axe garonnais : dans les grandes villae aristocratiques d’Aquitaine, les amphores à vin de Gaza figurent ainsi en bonne place aux côtés des importations africaines. Arrivé à Narbonne, remontant l’Aude puis empruntant les coûteuses voies terrestres, le vin de Gaza doit son arrivée dans la petite cité Convenae à son statut de marqueur social et à la nécessaire permanence d’une élite civile friande de produits de luxe et parfaitement intégrée à une culture méditerranéenne commune.
Vie et mémoire des élites
Ces amphores ne sont pas les seuls indices mobiliers de la puissance économique et des élites de Convenae dans l’Antiquité tardive. Quelques monnaies d’or et d’argent, découvertes dans la plaine et frappées entre la fin du IVe et le VIe siècle, participent de ce même bruit de fond. Plus encore, la découverte en 1923 d’un rare poids monétaire du Ve siècle, décoré d’une grande croix argentée et confectionné par les ateliers impériaux d’Orient vient donner davantage de consistance à cette esquisse.
En revanche, c’est bien la monumentalité de la nécropole Saint-Just comme l’existence de grandes domus jouxtant la basilique paléochrétienne du Plan qui permettent de compléter cette ébauche.
Ces vestiges nous autorisent à situer, dans la ville basse, une probable élite chrétienne solidement implantée dès le IVe siècle alors que s’amorce seulement le lent processus de perchement à l’origine du village médiéval. Bien loin du tableau de désolation absolue dressé par Grégoire de Tours lorsque celui-ci relate la destruction de la cité en 585, la pérennité des ensembles funéraires associés à la basilique du Plan et à Saint-Just, comme la participation des évêques de Convenae aux conciles gaulois du VIᵉ siècle, témoignent au contraire de la vitalité persistante de cette petite cité durant l’Antiquité tardive.
Le lent phénomène d’attrition urbaine et la désagrégation progressive de l’ancienne communauté civique s’accompagnèrent ainsi de l’émergence d’un nouvelle communauté politique et religieuse amenée à marquer le paysage mémoriel de la ville.
Des vignes du Neguev aux cales des marchands Syriens et des tables convènes au silence des tombeaux, la « biographie » de ces amphores participe ainsi à connecter le destin de cette petite cité des contreforts pyrénéens aux grands mouvements de l’histoire méditerranéenne.
Bibliographie indicative
F. Berthault, « Les amphores de la nécropole paléochrétienne de Saint-Seurin à Bordeaux ; réflexion sur le commerce des amphores dans le Sud-ouest au Bas-Empire », Aquitania, 32, 2016. p. 215-240.
M. Bonifay et al., « Échanges et consommation », Gallia 64, 2007, p. 93-161.
P. Charrey, « Archéologie d’un objet volé. Un poids protobyzantin découvert en 1923 à Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne) », Mélanges Jannic Durand (Travaux et mémoires 29/2), Paris, 2026, p. 147-153.
P. Marty, « Amphores vinaires orientales au Bas-Empire en Midi-Pyrénées. Exotique ou exotisme ? », Archéopages [En ligne], 36, 2013, mis en ligne le 01 janvier 2015, consulté le 11/07/2026. DOI : 10.4000/archeopages.209.
L. Mathé, Les amphores de la nécropole tardo-antique de Saint-Just de Valcabrère, Mémoire de master, École Pratique des Hautes Études - PSL, 2026.
D. Piéri, Le commerce du vin oriental à l’époque byzantine (Ve‑VIIe siècles). Le témoignage des amphores de Gaule, Beyrouth, 2005.
A. Rodriguez, Étude archéologique et anthropologique des très jeunes immatures de la nécropole Saint-Just de Valcabrère à la période alto-médiévale (PCR de Saint-Bertrand-de-Comminges, Haute-Garonne), Mémoire de master – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris, 2026.